DIAGNOSTIC-EXPRESS DE L'AUTOMOBILE
pour une jeune fille embarrassée sur la route

(L'illustration, 5 octobre 1929)

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L'automobile moderne peut condenser toute sa thérapeutique pratique en deux centaines de lignes, que voici, Mademoiselle.
Quelle que soit la défaillance d'une automobile, en effet, le cas se résume pour le conducteur sur la route à cette alternative :
Ou bien le genre de panne qui soudain affecte la voiture est extraordinairement rare, donc très sévère (rupture du vilebrequin, bris d'un roulement, etc.). Alors, si riche que soit l'outillage qu'il a bord, le conducteur ne pourra, pas se tirer d'affaire sur place. Incurable momentanément, la voiture est contrainte à un remorquage et à un stage plus ou moins long dans une clinique. De cette éventualité n'ayons guère souci : elle est peu probable.
Ou bien le genre de panne qui soudain l'affecte est, en réalité, fort bénin. Vous passerez aux yeux de vos amies moins avisées, et même aux vôtres, pour un être très fort en automobile si, en présence de la "panna vulgaris" qui effraie tant de gens, vous gardez tout votre sang-froid : si vous ne vous mettez pas, comme une doctoresse indécise, à tourner autour du malade en vous demandant s'il faut commencer par palper le ventre ou la tête ; si vous vous en rapportez tout bonnement aux quatre notions ci-dessous :

Première notion : L'essence

Les pannes les plus fréquentes sont d'alimentation : le moteur n'a soudain plus rien à manger.
Les pannes d'alimentation sont au nombre de quatre.

Ouvrez ! - La plus commune est la plus ridicule, commune aux plus vieux routiers autant qu'aux plus jeunes : on a, au départ, oublié d'ouvrir le robinet d'essence ! Le moteur a démarré sur le peu de liquide que renfermait le carburateur, puis s'est arrêté. Et tout le monde cherche bien loin une explication qu'on a sous la main. Descendez, Mademoiselle, ouvrez le robinet sans en rien dire, et remontez au volant. Nous sommes sauvés ! Quelle fée !

Le tonneau vide. - La deuxième panne d'essence, en ordre de fréquence, est remarquable aussi par sa naïveté : le moteur s'arrête tout à coup, ou ne s'arrête qu'après une série 'évanouissements et de résurrections... C'est tout simplement que le réservoir ne renferme plus d'essence ! Jetez-vous sur le "bidon de secours", que vous avez toujours à bord, naturellement.

Le goulot bouché. - La troisième panne d'essence est une variante de la précédente. Votre moteur vient de s'arrêter. Vous constatez que le carburateur est à sec, et cependant vous constatez aussi que le réservoir est encore à demi plein !
C'est que l'exhausteur renferme un rat ! Ne vous livrez pas ici à la chasse de 1a bête ; on la débusquera au garage. Versez directement dans la nourrice votre bidon de secours.

Le vin sale. - La quatrième panne d'essence est encore une variante de 1a précédente. L'essence vient bien au carburateur. La preuve en est qu'on peut le faire déborder en taquinant 1a tige du flotteur. Et cependant aucune explosion ne se produit !
C'est que l'un des gicleurs du carburateur est bouché par une goutte d'eau, une saleté, un moucheron. - Démontez, Mademoiselle, soufflez, mirez - et repartez 1 Nous sommes encore sauvés. Décidément quelle fée !

Deuxième notion - L'électricité

Après l'alimentation, l'ensemble fonctionnel le plus souvent fautif dans une automobile est l'allumage..
Naturellement vous ne procéderez à l'examen de cette seconde classe de pannes que lorsque vous aurez toute quiétude sur la première.

Ma chandelle est morte. - Le symptôme ici se résume toujours ainsi : une des bougies, ou toutes les bougies ne donnent plus d'étincelles ; ou bien elles donnent des étincelles mais de valeur insuffisante pour que le mélange soit allumé. Le moteur dès lors a perdu considérablement de sa puissance, ou même il l'a perdue totalement et s'est arrêté. Veuillez à nouveau descendre.
Si le moteur a encore la force de tourner, mettez-le à un demi-ralenti (500 à 600 tours-minute, par exemple) et prenez un tournevis à manche de bois bien sec ; appuyez le bas de la lame successivement sur la tête de chacune des bougies en même temps que vous approchez le haut de cette lame d'un point quelconque de la culasse du moteur.
La bougie est-elle bonne ? Vous devez voir jaillir des étincelles entre le haut de la lame et la culasse, en même temps que le moteur, par là privé d'allumage dans un de ses cylindres, se met à boiter ou même s'arrête. - Ainsi vous savez quelle bougie vous devez changer. Changez-la vite.

Je n'ai plus de feu. - Si le moteur persiste à ne vouloir pas repartir, bien que les organes de carburation soient en état sain, c'est que la source électrique vient de flancher. Voici, c'est :
Soit le primaire : le marteau de rupture s'est subitement déréglé, ou un fil s'est détaché, sur la batterie ou sur une pièce ; ou bien le condensateur est claqué. Vous devez avoir toujours à bord un condensateur de rechange ; pour que vous vous tiriez d'affaire, c'est deux vis à manoeuvrer.
Soit le secondaire : si le réglage du rupteur (vis platinées) ou le changement du condensateur ne vous donne pas le résultat attendu, c'est que la panne est dans la bobine : en son intérieur une spire vient de casser. Vous devez avoir aussi à bord une bobine de rechange...

Troisième notion - Les ratés

Ah ! Mademoiselle, nous abordons là une classe d'adversaires sournois, énervants comme des moustiques !
Les ratés font du bruit ou n'en font pas.

Le raté muet. - Communément on ne l'entend naturellement pas, mais il vous secoue : Le moteur tout à coup fait un faux pas, puis reprend sa marche normale, pour subitement retomber dans sa faute. Et ainsi de suite.
Cette irrégularité de marche provient d'une irrégularité d'alimentation. Ou l'essence est sale. Ou le filtre avant l'entrée de l'essence au carburateur est partiellement obstrué. Ou il y a fuite à l'un des cylindres, par desserrage d'un joint, par fêlure d'une bougie, par brisure d'un segment, etc.
En tournant tout doucement à la main le vilebrequin (coupez d'abord l'allumage), vous "tâterez" celui des cylindres qui manque de compression.

Le raté bruyant. - Le raté bruyant se manifeste par un coup brutal du moteur, accompagné d'une explosion qui se produit soit dans le carburateur, soit dans le pot d'échappement. Le moteur éternue ou tousse.
- Lorsque le malaise est au carburateur, c'est qu'une soupape ne ferme plus hermétiquement ou ferme avec retard (soit que sa tige grippe.; soit qu'insuffisamment refroidie par le courant d'eau la soupape se déforme sous l'excès de la chaleur ; soit que son ressort de rappel est cassé ou détrempé).
Il résulte de ces incidents que le contenu de ce cylindre, au moment où il s'enflamme, fuse en partie dans la canalisation d'aspiration et met ainsi le feu au gaz qu'elle contient, carburateur compris.
Assez fréquemment le remède à tous ces malaises est le versement d'un simple seau d'eau dans le radiateur insuffisamment rempli, car, surtout dans un moteur à thermosiphon, le radiateur doit demeurer constamment plein.
- Lorsque c'est au pot d'échappement que se produisent les explosions, le phénomène est le suivant : certaine cylindrée, probablement par défaillance de la bougie, ne s'est pas allumée mais le cylindre, et, chassée néanmoins dans le pot d'échappement par le piston au quatrième temps, y est allumée par la cylindrée suivante qui, elle, normalement arrive en feu dans le pot.
quand une rapide inspection des organes d'alimentation et d'allumage a démontré que l'origine des ratés est assurément dans les soupapes, il n'y a plus qu'à se réfugier dans la philosophie, car, pratiquement, la guérison est impossible sur route - puisque le progrès a voulu que les soupapes d'un moteur moderne et leurs ressorts fussent inaccessibles à un usager moyen.

Quatrième notion - Les divers

Enfin, dans cette dernière famille se rangent trois petits phénomènes morbides que l'automobiliste peut généralement combattre lui-même et sur place :

Elle ne veut plus suivre. - L'un est le patinage de l'embrayage. La voiture semble ne plus pouvoir s'atteler à son moteur ! Alors qu'il tourne vite et même s'emballe, elle paraît ne plus le suivre qu'à regret ! Et bientôt, quoiqu'on mette le levier des vitesses sur la combinaison la plus basse, la voiture ne peut plus gravir la moindre côte !
D'ordinaire le mal est bien moins sérieux qu'on ne le pense. Il tient simplement au fait que la pédale de débrayage, pour une raison quelconque, ne peut plus remonter complètement parce qu'elle vient buter contre le plancher, .
Si le plancher est en bois, il suffit de l'entailler d'un ou deux centimètres pour donner à la tige de la pédale le jeu indispensable. S'il est en métal, un ensemble de pièces sous le châssis permettent, par vissage ou dévissage, de produire le même effet.

Elle ne veut plus s'arrêter. - Un autre de ces petits phénomènes morbides est la faiblesse du freinage. Les freins tout à coup n'ont plus cette belle puissance d'arrêt, en quelque sorte sûre d'elle-même, qu'ils possédaient il y a seulement huit jours ! Le remède n'est à la portée du routier que si le mal a pour cause soit un débordement d'huile dans les tambours, soit une distension des câbles ou un déréglage des tiges de commande. Si le mal a pour cause l'usure des garnitures des segments ou un déréglage du servofrein, il va de soi que le remède n'est entre les mains que du spécialiste.

Elle n'aime plus le droit chemin. - Enfin, il se peut que la voiture semble se refuser tout à coup à rouler en ligne droite ! Elle tend constamment à se diriger vers un des côtés de la route.
C'est que l'un de vos pneumatiques d'avant se dégonfle et va se mettre à plat. Stoppez vite, car la déchirure de l'enveloppe et la coupure de la chambre n'attendent pas !

En résumé, vous le voyez, mademoiselle, les bagages de réparations normales et usuelles que peut nécessiter une automobile aujourd'hui se compose de bien peu d'appareils et de quelques menus objets !
- Une roue de secours. Un vilebrequin de roue. Un cric et sa tige. Un bidon d'essence de secours. Un bidon d'huile, une burette. Quelques chiffons. Voilà le lot majeur.
- Deux bougies et leurs joints. Un condensateur. Une bobine. Deux gicleurs bien calibrés et leurs joints. Un tournevis à manche en bois, une pince et une clé anglaise. Voici un supplément de pièces qui tiennent dans les deux mains !
Voulez-vous ajouter à ce très petit attirail une dizaine de mètres d'une grosse corde comme le petit doigt, très souple et d'excellente qualité qui vous servira, d'aventure, à maintenir en place un ressort de suspension brisé ou une aile à demi-arrachée ! Pour le remorquage aussi, voyez-vous...
Mais c'est là prévoir le pire et compter, je m'en excuse, Mademoiselle, sans votre prudence et votre adresse !

B. de S.